Ce que les politiques de gratuité nous disent de l’éthique politique
Les propositions de services publics gratuits se sont multipliées durant la campagne municipale de 2026 : transports publics gratuits, cantines scolaires gratuites, fournitures scolaires gratuites, mutuelles municipales, assurance habitation municipale, ...etc. Dans le contexte de très forte tension des budgets publics, ce n’est pas le moindre des paradoxes : la France a la dette la plus importante et les taux d’intérêts les plus élevés d’Europe, avec un risque d’une crise financière publique aigue. Est-ce que les citoyens désirent un secteur public plus présent dans leur vie quotidienne ? Ou est-ce le politique qui veut peser plus dans la société ? Est-ce que ces mesures accroissent le bien-être de la société et des individus ?
Historiquement, le poids des dépenses sociales s’est accru dans le PIB, c’est-à-dire dans la valeur ajoutée produite par un pays. Il s’est agi d’assurer les travailleurs contre les aléas de la vie (accident du travail, chômage, maladie, retraite) et de garantir pour tous un minimum pour vivre. Toutes ces mesures ont été mise en place progressivement depuis le XIXème siècle en Europe. C’est la caractéristique du modèle européen d’avoir cherché à conjuguer une économie de marché efficace avec la justice sociale (la force par la prospérité), modèle aujourd’hui mis à mal par la montée des logiques d’empire (la prospérité par la force). Plus un pays dégage de surplus économique, plus il augmente ses dépenses sociales. Entre 1930 et 1985 ces dépenses ont été multipliées par 5 en Europe. Cette période s’est accompagné d’une multiplication par plus de 5 des revenus des ménages. La situation est aujourd’hui bien différente : selon l’INSEE, les salaires ont en France hors inflation augmenté en moyenne de 11% depuis 1985, le revenu disponible est stable depuis la crise de 2008 pour tous les déciles de revenus. Mais nos dépenses publiques sociales progressent plus vite que la création de richesse, au contraire des autres pays de l’Union Européenne, ce qui a conduit à la grave situation de notre endettement public.
Le narratif compassionnel d’une France qui souffrirait amplifie le phénomène. Ce story telling des populistes généralise à l’ensemble de la population la situation des plus fragiles. C’est une fable : La société française est constituée d’une immense classe moyenne avec selon l’INSEE des écarts de revenus après redistribution qui ne sont que de 1.5 entre le 2nd et 8ème décile de revenu et ramenés de 20 à 3.5 entre le dernier et le premier décile. Au nom de ce travestissement de la réalité, « la France souffre », alors que des français souffrent, le politique est tenté d’aider financièrement directement tous les ménages.
On contrevient ce faisant au principe démocratique fondamental de la justice sociale : donner plus à ceux qui ont le moins et non rendre gratuit tous les services pour tous y compris aux plus fortunés.
On pervertit également la démocratie par une relation clientéliste avec le citoyen (qui n’a jamais demandé ces mesures), qui affaiblit l’esprit de responsabilité à la base de toute vie en société. La croyance in fine est que le sentiment de bonheur des citoyens croitrait avec l’extension de la sphère publique. Il n’en est rien : la France avec des dépenses publiques parmi les plus élevées au monde n’est que 33ème des pays les plus heureux. Le centralisme français, qui conduit de nombreux corporatismes ( i.e. des groupes organisés pour diriger vers eux les ressources de la société) à solliciter toujours plus l’Etat, explique également l’extension de la sphère publique et se nourrit de l’aversion au marché, système décentralisé par essence basé sur les prix. La croyance selon laquelle les mécanismes de prix sont injustes est fausse : des tarifications pour les plus faibles sont possibles et préservent les principes de justice qui sont le ciment de nos sociétés. C’est le marché régulé qui après 1945 a apporté en Europe la prospérité et réduit considérablement les inégalités. Le politique de manière générale en France parce qu’il est étatiste et par conséquent se défie les mécanismes décentralisés des prix, veut se mettre au centre en déployant une matrice « Interdire » (« je vous protège ») et « subventionner » (« je vous aide »). Ce n’est ni conforme à l’idée de justice, ni efficace. Au contraire, la conséquence de tout ceci est une augmentation des impôts sur la sphère productive mettant en tension les salaires. Ainsi, en 1974, alors que le prix du baril avait été multiplié par quatre, l’Etat a augmenté le prix de l’essence de 90% pour les entreprises et de 30% pour les ménages. Depuis, notre dette publique a été multipliée par 17, nous avons perdu 2.5 millions d’emplois dans l’industrie et ainsi affaiblit les villes moyennes. Voilà l’origine de la multiplication de lois, de l’augmentation de la sphère et de la dette publiques, de la stagnation du pouvoir d’achat depuis plus de 15 ans, tout ce qui nourrit un ras le bol et une défiance poussant vers le vote populiste. La démocratie libérale française pour se renouveler devra lutter contre l’étatisme, retrouver la prospérité en privilégiant la production sur la consommation et reconstruire une éthique partagée de la société juste. Ce chemin est difficile mais n’est pas impossible. « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise » écrivait Jean Monnet. Nous sommes assurément entrés en France dans la plus grave crise sociétale et morale depuis 1940.