Peut-on démocratiser la transition écologique ?
Eté caniculaire, sécheresse hors norme, assèchement des fleuves, mégafeux, pluies torrentielles et inondations, le réchauffement climatique fait désormais partie de notre quotidien. Baisse des rendements agricoles, surmortalité, fragilisation du bâti dans les zones de sols argileux, mise à l’arrêt de réacteurs nucléaires, destruction forestière et immobilière… Ses effets parfois dramatiques sont désormais reconnus par une majorité de la population et nourrissent désarroi et éco-anxiété notamment d’une partie de la jeunesse. Pour autant, les politiques publiques d’atténuation et d’adaptation restent très insuffisantes et marquées par leur inconstance dans la durée. Comment expliquer cet état de fait ? Pourquoi les sociétés démocratiques ont-elles autant de mal à s’emparer de ces politiques écologiques pourtant indispensables à la préservation de l’habitabilité de notre planète ? Une partie de la réponse tient probablement à la spécificité des politiques d’atténuation relativement à d’autres politiques. Les politiques de transition bas carbone dans leur dimension atténuation se caractérisent par un décalage temporel considérable entre les coûts et les bénéfices. Ce que d’aucun qualifie de tragédie des horizons. Les coûts sont concentrés sur les populations d’aujourd’hui : investissements requis considérables s’étalant sur plusieurs dizaines d’années, modifications drastiques de nos modes de production notamment agricoles, de nos consommations, de nos mobilités, de notre alimentation, reconversion professionnelle des travailleurs des secteurs très carbonés etc. Tous ces coûts qu’ils soient financiers ou qu’ils prennent la forme de la sobriété sont subis par les populations actuelles alors que les bénéfices de ces efforts, du fait de l’inertie du système climat, seront pour les générations futures. La difficulté est amplifiée par le fait qu’une politique climatique même très ambitieuse ne permet pas de promettre aux populations un retour à la case départ, c’est-à-dire au climat du passé. La seule promesse crédible est une détérioration moindre du climat par rapport à l’inéluctable promis si l’on ne fait rien. On comprend bien dès lors le caractère tragique de la situation pour les générations futures car ce sont ceux qui subissent les coûts aujourd’hui dans leur mode et niveau de vie qui sont les électeurs de nos décideurs politiques dont l’horizon temporel est calé sur le calendrier électoral.
Le décalage temporel entre les coûts et les bénéfices des politiques de transition écologique crée donc un biais structurel à l’inaction.
La question centrale est donc une question de solidarité et d’équité intergénérationnelle. Comment, dans une démocratie, faire entendre la voix des générations futures ? Cette question est d’autant plus épineuse que les coûts de la transition écologique sont très inégalement répartis dans la population. Ils pèsent relativement beaucoup plus lourd pour les catégories sociales les plus défavorisées. A la tragédie des horizons qui pousse à l’attentisme en matière de politique climatique, s’ajoute que son acceptabilité repose sur la compensation de ceux qui ont le plus à perdre.
Pour autant, en dépit de ces multiples écueils, doit-on se résoudre à penser cette question comme une tragédie, c’est-à-dire à acter notre attentisme et à considérer la fin funeste inéluctable en dépit des tentatives pour l’éviter ?
Ne peut-on imaginer de nouveaux dispositifs de prises de décision collectives en matière de transition écologique desserrant l’emprise court-termiste inhérente au cycle électoral ? Peut-on adapter nos dispositifs démocratiques de sorte de promouvoir une démocratie écologique du quotidien, ancrée dans les territoires et expérimentations locales, plutôt qu’une conception de la démocratie ou les choix collectifs ne sont rythmés que par les élections nationales ? Ne peut-on pas nous appuyer sur des expérimentations fructueuses du type des conventions citoyennes mais en les articulant avec des dispositifs institutionnels contraignant les élus à mettre en œuvre les conclusions de ces instances délibératives ?
La transition écologique se joue à de multiples échelles allant du local au plus global. Dès lors la démocratiser passe par la reconnaissance institutionnelle du polycentrisme et du caractère multi-échelle de nos décisions collectives en matière écologique. Peut-on imaginer/encourager des dispositifs de choix collectifs participatifs et de co-régulation avec l’ensemble des parties prenantes ? De telles options n’auraient-elles pas beaucoup de sens dans la gestion de l’eau à l’échelle des bassins versants, c’est-à-dire à une échelle définie par les limites naturelles de son écoulement, et non selon les frontières administratives (communes, départements, régions) ?
Toutes ces questions méritent d’être posées. Elles soulignent que la démocratisation de la transition écologique impose un profond renouvellement de notre conception même de la démocratie et probablement des innovations institutionnelles. La démocratie ne se vit pas en discontinu tous les 5 ans.