Les circuits de l’argent sale
Cette table ronde se propose d’analyser les mécanismes de circulation des flux financiers illicites, issus notamment de la criminalité organisée, du terrorisme ou des États soumis à des régimes de sanctions internationales. L’objectif est d’éclairer les infrastructures financières qui permettent la conversion de cet argent en actifs légitimes, intégrés dans le système bancaire et financier licite.
La littérature économique et criminologique consacre une attention croissante à ces phénomènes (Rusanov & Pudovochkin, 2021). Les investigations ont permis de documenter une diversité de pratiques, parmi lesquelles figurent l’usage de montages juridiques complexes (sociétés écrans, trusts), des techniques de fractionnement des transactions (smurfing), ou encore le recours à des plateformes numériques (jeux et paris en ligne, échanges de crypto-monnaies). Cette multiplicité de schémas pourrait suggérer une spécificité des opérations liées à l’argent illicite. Pourtant, comme l’ont révélées les investigations policières et les recherches scientifiques, les intermédiaires impliqués dans ces circuits remplissent des fonctions identiques à celles observables dans l’économie légale : paiement, transfert, gestion patrimoniale ou encore contrôle de l’information.
En réalité, l’enjeu pour les acteurs criminels consiste précisément à réintégrer ces fonds dans le système financier formel, afin d’en légitimer l’origine et d’en permettre l’usage dans des activités économiques ou sociales ordinaires.
Dès lors, l’étude des circuits de blanchiment ne saurait se limiter à une approche individualiste ou transactionnelle. Elle requiert au contraire une analyse systémique, centrée sur les chaînes d’intermédiation et leur ancrage dans des contextes institutionnels, technologiques et géopolitiques spécifiques. Cette perspective, défendue par les travaux récents en criminologie, met en lumière la dimension réticulaire de ces phénomènes, où les flux illicites s’inscrivent dans des écosystèmes économiques et réglementaires plus larges.
La lutte contre le blanchiment s’appuie en conséquence sur un arsenal d’outils de surveillance des activités suspectes, une coopération interinstitutionnelle et internationale (Interpol, Eurojust). En France, l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) joue un rôle central dans ce dispositif. En sa qualité de superviseur du secteur bancaire et des assurances, elle exerce une surveillance active, notamment par l’analyse des déclarations de soupçons (dont le nombre a dépassé 100 000 en 2025) et la réalisation d’audits inopinés. Ces moyens lui permettent d’identifier les défaillances potentielles dans les dispositifs de conformité des établissements bancaires. Son action s’articule étroitement avec celle de Tracfin, la cellule nationale de renseignement financier, chargée de centraliser et de transmettre les signalements aux autorités judiciaires ou policières.
Enfin, la financiarisation croissante de l’économie mondiale, la globalisation des marchés et l’essor de la finance numérique (crypto-actifs, finance décentralisée) ont complexifié les schémas de blanchiment, en facilitant la dissociation entre les flux et leur origine, ainsi que leur circulation transnationale. Certaines places financières, telles que Dubaï, le Luxembourg ou la Suisse, se distinguent par des régimes fiscaux attractifs, des mécanismes de discrétion bancaire (comptes numérotés, trustees) et une flexibilité réglementaire propice à l'opacité. À titre d’illustration, Dubaï a développé des zones franches (comme le Dubai Multi Commodities Centre), où les sociétés peuvent opérer avec un niveau minimal de transparence, renforçant ainsi leur attractivité pour les capitaux illicites. Ces dynamiques sont encore amplifiées par l’utilisation des crypto-actifs, dont la traçabilité limitée et la nature transfrontalière en font des instruments privilégiés pour le blanchiment.
Ces enjeux, à la fois théoriques et opérationnels, seront au cœur de la table ronde, qui réunira quatre intervenants aux profils complémentaires : deux économistes spécialistes des flux financiers illicites, un représentant de l’ACPR et un officier de police judiciaire. Leurs contributions permettront d’éclairer les défis contemporains de la lutte contre le blanchiment, à travers une approche à la fois empirique, réglementaire et systémique.