Le Mag' des Jéco 2026 Les Jéco

La sobriété énergétique et matière, levier de souveraineté industrielle

La sobriété reste mal connue. La notion est même parfois galvaudée car souvent associée au rationnement, alors qu’elle désigne d’abord une manière de produire en consommant moins d’énergie et de matière pour un même service rendu d’une part et une aide à la décision en matière de production. Dans un monde de polycrise, la sobriété mérite d’être rangée parmi les instruments de la souveraineté industrielle au même titre que la diversification des fournisseurs, les stocks stratégiques ou l’investissement dans les capacités de production. Or, ce levier est resté trop longtemps négligé alors qu’il peut agir sur la souveraineté à travers deux canaux de transmission essentiels que sont les processus de production et le choix des secteurs prioritaires.

Les crises récentes l’ont montré, la vulnérabilité européenne trouve sa source dans les flux. La crise gazière de 2022 a ralenti, voire momentanément stoppé, la production d’engrais, de verre ou d’acier. Depuis février 2026, la crise du détroit d’Ormuz, par lequel transitait avant la guerre un cinquième du commerce mondial d’hydrocarbures, rappelle que ces tensions ne se limitent pas à l’énergie. L’hélium, l’aluminium, le soufre ou les engrais ont été touchés à leur tour et, avec eux, des industries importantes. Face à ces chocs, les politiques publiques ont surtout chercher à sécuriser l’offre, en cherchant d’autres fournisseurs ou en ouvrant de nouvelles capacités. Le règlement européen sur les matières premières critiques en est l’illustration, puisqu’il se donne pour objectif de ne pas dépendre d’un seul pays tiers pour plus de 65 % de la consommation de chaque matière stratégique à l’horizon 2030. La demande est pourtant, elle aussi, une variable d’action, alors que sa maîtrise est un vecteur possible de souveraineté.

Deux canaux de transmission sont ici en jeu. Le premier passe par les procédés de production. Une usine qui consomme moins d’énergie par tonne produite, qui utilise moins de métal par produit, qui réemploie ses chutes et conçoit ses biens pour durer, a moins besoin d’importer. L’argument économique rejoint de plus un argument de responsabilité. Une part importante des minerais, des métaux et des produits intermédiaires dont l’industrie européenne dépend provient de pays où la protection de l’environnement et de la biodiversité reste faible et dans lesquels le respect des droits humains est loin d’être garanti. Réduire les volumes nécessaires revient à diminuer à la fois une exposition géopolitique et une part des dommages exportés via nos approvisionnements. Le second canal est plus politique. Si tout ne peut pas être produit en Europe, il existe en revanche des biens dont l’absence, même temporaire, paralyse l’économie ou met la population en difficulté. Des ruptures d’approvisionnements aux conséquences dommageables ont déjà été expérimentées pour certains médicaments, les produits alimentaires de base, l’énergie, les intrants de la chimie et de la métallurgie ou certains composants électroniques. La capacité de les produire sur le territoire, ou au moins d’en maîtriser la disponibilité permettrait de définir ce qui doit être produit en France et en Europe et pourquoi et de consolider l’économie et l’industrie suite à un choc macroéconomique ou sectoriel.

Ces deux voies ne produisent leurs effets qu’à certaines conditions. Il faut d’abord raisonner en empreinte plutôt qu’en territoire, car réduire sa consommation intérieure en important les biens les plus énergivores ou polluants ne diminue ni la dépendance ni la pression sur les ressources. Il faut ensuite se méfier de l’effet rebond, qui veut que les gains d’efficacité, en faisant baisser les coûts, stimulent la consommation et annulent une partie des effets directs. C’est pourquoi il faut aussi agir sur les usages, par les normes de durabilité et de réparabilité, la commande publique ou la tarification. Il faut enfin accompagner les PME, qui disposent rarement de l’ingénierie nécessaire pour auditer leurs flux et qui n’investiront pas dans la sobriété sans visibilité sur le prix de l’énergie et sur les normes.

La sobriété est l’un des leviers de la souveraineté.

Elle intervient en complément des investissements dans l’électricité décarbonée, les réseaux et le recyclage et de la diversification des partenaires commerciaux. C’est pourquoi elle mérite d’être intégrée aux politiques de souveraineté qu’elle rend plus efficaces en réduisant le volume de ce qu’il faut sécuriser. Elle oblige enfin et surtout à s’interroger sur ce que la France et l’Europe veulent absolument continuer à produire, avec quelles ressources, et avec quel degré de dépendance elles acceptent de vivre.