Le Mag' des Jéco 2026 Les Jéco

Face aux crises, comment la recherche nous aide-t-elle à comprendre et à agir ?

Interview croisée entre Valentine Boutherin, directrice adjointe de l’Institut des Mondes Durables de l’ENS de Lyon, et Mathieu Couttenier, directeur du laboratoire d’économie de l’ENS de Lyon, le CERGIC.
Les grands défis auxquels nos sociétés sont aujourd’hui confrontées nécessitent de croiser les disciplines et de repenser les méthodes scientifiques et la transmission des savoirs.

Pourquoi décloisonner les approches pour comprendre les crises contemporaines ?

VB : Les crises que nous connaissons aujourd’hui sont complexes et se jouent à toutes les échelles. L’interdisciplinarité est utile puisqu’elle permet d’aborder des objets dans toute leur complexité. L’enjeu est aussi de travailler avec les acteurs locaux pour que les savoirs répondent à des préoccupations du territoire et soient co-construits avec les acteurs pertinents. C’est pourquoi l’Institut des Mondes Durables va lancer prochainement son premier appel à projet, dont l’un des axes a pour objectif de soutenir des projets de recherches interdisciplinaires et ancrés sur des problématiques régionales.

MC : Les crises contemporaines dépassent les frontières des disciplines. Par exemple, une sécheresse n’est pas seulement un phénomène climatique : elle affecte les revenus, les inégalités et parfois les conflits. L’économie aide à comprendre ces enchaînements et les arbitrages des acteurs. Croiser les disciplines permet ainsi de mieux saisir les crises et d’identifier des leviers d’action.

La chaire SHIELD illustre le renouvellement des méthodes scientifiques. Quel est l’apport des données satellitaires ?

MC : L’observation satellitaire permet d’étudier des phénomènes difficiles à saisir sur le terrain. Elle offre ainsi de nouvelles possibilités pour mesurer les conséquences du dérèglement climatique, mais aussi pour repérer des activités économiques informelles ou illégales. En combinant ces données, les capacités de calcul et l’expertise de l’Agence spatiale européenne (ESA), partenaire de la Chaire, nous ouvrons de nouvelles perspectives de recherche. Loin de remplacer les enquêtes de terrain, ces outils les complètent et repoussent les frontières de l’analyse.

Cette démarche transforme-t-elle aussi les façons d’apprendre ?

VB : À l’ENS de Lyon, la formation par la recherche place les étudiantes et étudiants dans une dynamique. Il ne s’agit pas seulement de transmettre des connaissances mais aussi de comprendre comment elles sont produites, discutées et mobilisées dans la société. Dans le cadre du tronc commun consacré à la transition socio-écologique de première année, les 450 étudiantes et étudiants participent à deux journées dédiées à l’étude de controverses socio-techniques locales : PFAS, adaptation des montagnes au changement climatique... L’objectif est de comprendre les jeux d’acteurs et d’analyser la place des sciences et des scientifiques dans les problématiques environnementales. Avec l’Institut des Mondes Durables, nous cherchons à mettre en place de nouvelles modalités d’apprentissage pour mieux appréhender la complexité et développer l’esprit critique.

MC : Former par la recherche, c’est apprendre à interroger ses certitudes. Cela implique de confronter les hypothèses aux données, de comprendre les intérêts des acteurs et d’évaluer les conséquences des choix collectifs. L’enjeu est de donner aux étudiantes et étudiants les moyens de se forger un jugement, plutôt que des réponses toutes faites.

Comment ces réflexions se traduisent-elles dans le fonctionnement de l’établissement ?

VB : L’ENS de Lyon, en tant qu’institution, est elle aussi « apprentie face au chaos ». Afin de donner aux agents des moyens de comprendre les enjeux et de faire évoluer leurs pratiques, nous articulons la sensibilisation aux enjeux socio-environnementaux avec des ateliers adaptés aux différents métiers. La moitié des agents ont déjà été sensibilisés, et un premier atelier a ainsi été mené avec la direction des moyens généraux. L’objectif est de limiter l’empreinte environnementale de l’établissement et de le rendre plus robuste face aux bouleversements à venir.

Finalement, que signifie faire dialoguer sciences et société ?

MC : La recherche permet d’éclairer les décisions, de rendre visibles les tensions et d’ouvrir des pistes de réflexion.

Articuler recherche, formation et action collective, c’est donner aux acteurs les moyens de comprendre et de questionner les transformations en cours.