2050 se décide maintenant
À quoi ressemblera la France en 2050 ? Les économistes savent mieux que personne qu'une prévision à vingt-cinq ans a toutes les chances d'être fausse. L'exercice garde pourtant son utilité s'il distingue ce qui s'imposera à nous et ce qui dépend encore de nos décisions. C'est le pari que nous avons fait au Plan avec France 2035-France 2050.
Pendant dix mois, plus d'une centaine d'experts, de chefs d'entreprise, de responsables publics et de chercheurs ont travaillé sur dix grands thèmes, de l'économie à la défense, à deux horizons : dix ans, celui de l'action publique, et vingt-cinq ans, celui d'une génération. Nous avons interrogé les Français avec le Conseil économique, social et environnemental. Nous avons demandé à des romanciers et à des scénaristes d'imaginer ce que les chiffres laissent dans l'ombre.
Une partie de 2050 est déjà là. La France vieillit : sa pyramide des âges prendra presque la forme d'un cylindre, avec moins de jeunes, beaucoup plus de très grands âges et une population active sous pression. La trajectoire de référence retenue par l'État prévoit un réchauffement de 2,7 degrés en métropole. Surtout, depuis une vingtaine d'années, le travail ne permet plus à la plupart des actifs d'améliorer leur niveau de vie. Le cycle qui permettait de vivre mieux en travaillant moins, grâce à des gains de productivité réguliers, s'est enrayé. Avec une population active qui stagne, la croissance dépendra de plus en plus de notre capacité à créer plus de richesse.
Réarmer, réussir la transition écologique, réindustrialiser, préserver notre modèle social : chacun de ces impératifs est considérable. Les quatre ensemble, avec une dette élevée et des taux qui remontent durablement, forment une équation que la France n'a jamais eu à résoudre.
Les Français le pressentent : 73 % d'entre eux pensent que la retraite par répartition aura disparu, et 64 % que la Sécurité sociale n'existera plus sous sa forme actuelle, dans une génération. Deux jeunes sur trois associent 2050 à de l'inquiétude.
Cette inquiétude est légitime bien sûr, mais elle ne dit pas l'avenir. La France a les moyens de son redressement : une industrie et des savoir-faire, une recherche de rang mondial, une jeunesse formée, une voix qui compte en Europe. Trois décennies de spécialisation ont aussi transformé certaines dépendances en vulnérabilités : il faudra les réduire là où c'est possible, garder la maîtrise des maillons critiques ailleurs, et peser à l'échelle européenne dans l'intelligence
artificielle, les semi-conducteurs ou le cloud. Ce qui manque à la France, c'est la capacité à choisir. Nous n'avons jamais produit autant de stratégies, et pourtant nous donnons le sentiment de courir derrière les événements.
À force de multiplier les stratégies, nous avons perdu la stratégie.
« Gouverner, c'est choisir », disait Pierre Mendès France. Choisir, cela veut dire aussi renoncer, et l'assumer. Un exemple : d'ici 2050, la baisse de la natalité libérera près de 0,6 point de PIB dans le budget de l'éducation. On peut laisser ces sommes se dissoudre dans la dépense courante, ou décider de les réinvestir dans l'école. Ce que la démographie retire d'un côté, la décision politique peut le redonner de l'autre.
C'est pourquoi je propose une loi quinquennale des grandes options, débattue et votée au début de chaque mandat. Le cadre juridique existe encore. Cette loi répondrait à une question simple : quelles sont nos priorités pour cinq ans, et à quoi renonçons-nous ? En découlerait une trajectoire budgétaire pluriannuelle qui engage vraiment. Les entreprises, qui planifient souvent à dix ou vingt ans, attendent de l'État de la visibilité sur les grands choix budgétaires, fiscaux et réglementaires. L'instabilité des règles se paie en investissements différés.
En 1946, quand le premier Plan est lancé, la France vit sous le rationnement. Elle choisit pourtant de penser le temps long, de se fixer un cap et de le tenir. Nous partons de beaucoup plus haut. Jean Monnet l'écrivait : « Nous n'avons que le choix entre les changements dans lesquels nous serons entraînés et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir. » À quelques mois de l'élection présidentielle, la France de 2050 commence à se décider.