Les puissances moyennes face aux prédateurs : l'union peut-elle faire la force ?
Dans la savane, le lion ne s'attaque ni à l'éléphant, trop dangereux, ni à la souris, trop peu nourrissante. Il préfère le zèbre : une proie suffisamment imposante pour être intéressante, mais insuffisamment armée pour se défendre.
Dans le contexte géopolitique actuel, les zèbres, ce sont les puissances moyennes.
Cette image, nous la développons avec Jean Tirole dans notre livre Économie du désordre mondial (Albin Michel, 2026).
La France et les autres pays européens, mais aussi le Canada, le Japon, la Corée du Sud ou l'Australie, sont des économies prospères, dotées d'industries performantes et de marchés attractifs. Face aux États-Unis et à la Chine, leur prospérité attire les convoitises tandis que leurs faiblesses limitent leur liberté d'action.
Le retour des princes
Pendant plusieurs décennies, nous avons cru que les échanges économiques contribueraient à pacifier les relations internationales. L'interdépendance créait des intérêts communs et les institutions multilatérales encadraient les conflits.
Cette vision est aujourd'hui ébranlée. La Russie a ramené la guerre en Europe et menace sa sécurité. Les droits de douane redeviennent des armes diplomatiques. L'accès aux technologies, aux matières premières ou aux marchés financiers devient un instrument de pression, y compris entre alliés. Les marchands ne disparaissent pas, mais les princes reprennent la main. L'économie redevient un terrain de confrontation entre États.
Trump, cause ou symptôme ?
Il serait trompeur de croire que cette brutalisation disparaîtra avec Donald Trump. L'ascension de la Chine remet en cause la suprématie américaine et nourrit une rivalité durable. La concentration des technologies, ressources et infrastructures critiques crée de nouvelles asymétries de pouvoir. Celui qui contrôle un maillon indispensable peut imposer ses conditions à ceux qui en dépendent.
Trump a accéléré cette évolution, mais il ne l'a pas créée. Les puissances moyennes doivent se préparer à un changement durable des règles du jeu.
La souveraineté ne signifie pas l'autarcie
Vouloir tout produire chez soi serait aussi coûteux qu'illusoire.
Dans un monde interdépendant, la souveraineté ne consiste pas à ne dépendre de personne, mais à ne se trouver à la merci de personne.
Il faut diversifier fournisseurs et débouchés et disposer d'alternatives crédibles.
Il faut aussi éviter le décrochage technologique. Intelligence artificielle, semi-conducteurs, biotechnologies : leur maîtrise conditionne la prospérité, la sécurité et l'autonomie politique. Sans capacité d'innovation, la souveraineté risque de rester un mot creux.
Et si les zèbres faisaient alliance ?
Isolées, les puissances moyennes pèsent moins que les géants. Ensemble, elles disposent de ressources économiques, scientifiques et diplomatiques considérables. Leurs intérêts divergent, mais tous ont à perdre dans un monde où le plus puissant dicte ses conditions.
Sans former de bloc rigide ni rompre les alliances existantes, elles peuvent bâtir des coalitions pragmatiques : sécuriser les approvisionnements, coopérer dans l'innovation, défendre des règles commerciales et répondre ensemble aux pressions économiques. L'union peut rendre la prédation plus coûteuse.
L'Europe doit commencer par elle-même
L'Union européenne a la taille économique nécessaire pour peser. Mais ses divisions politiques, industrielles et financières l'empêchent de transformer pleinement son immense marché, ses talents scientifiques et son épargne en innovations et en puissance stratégique.
Une Europe qui peine à décider et à investir collectivement ne pourra ni défendre pleinement ses intérêts et ses valeurs ni entraîner d'autres puissances moyennes dans des coalitions crédibles. Il lui faut un nouveau projet collectif : achever le marché unique, mieux financer l'innovation, surmonter les blocages institutionnels. Bref, transformer l'Union pour lui donner les moyens d'agir.
Face aux prédateurs, la réponse n'est ni le repli national ni la résignation devant la loi du plus fort. La vulnérabilité des puissances moyennes n'est pas une fatalité, mais elle le deviendrait si chacune continuait à agir seule.