Quel est le coût réel de notre modèle alimentaire ?
Notre système alimentaire est dans l’impasse. Il ne rémunère pas correctement les producteurs. Il dégrade la santé, les inégalités et les écosystèmes. Et il rend les produits sains et durables trop chers pour une majorité de consommateurs.
Sans compter que ce système est secoué par un enchainement de chocs climatiques, énergétiques et d’inflation qui mettent à nu la vulnérabilité d’un modèle agricole et alimentaire fortement dépendant d’intrants importés.
Pour comprendre ce cercle vicieux et identifier des voies de sortie, il faut dépasser la focale sur le monde agricole et suivre les chaines de valeurs agroalimentaires jusqu’à la vente de produits finis.
Aujourd’hui, les dépenses d’alimentation des ménages sont proches de 300 milliards d’euros par an. Mais au-delà du passage en caisse, l’addition est bien plus salée qu’il n’y paraît. C’est ce qu’a révélé le travail de recherche mené par le BASIC pour le rapport « L’Injuste Prix de notre alimentation », publiée fin 2024 par le Secours Catholique-Caritas France, le Réseau Civam, Solidarité Paysans et la Fédération Française des Diabétiques. Nous payons en réalité trois fois notre alimentation.
Une première fois, évidemment à la caisse du supermarché ou du restaurant.
Dans environ neuf cas sur dix, le coût de production des aliments n’explique qu’une partie minoritaire du prix affiché. Le reste couvre la publicité, l’innovation et les marges des industriels, des distributeurs et des restaurateurs. À l’autre bout de la chaîne, les prix des matières premières agricoles, standardisées pour répondre aux exigences des acteurs de l’aval, sont systématiquement sous pression de la concurrence internationale.
Mais nous payons encore deux autres fois, via nos impôts.
Les dépenses publiques servent d’abord à gérer collectivement les dégâts causés aux différents maillons des chaînes de valeur alimentaires : soutenir le revenu insuffisant des agriculteurs et d’une part importante des salariés aux différentes étapes de la chaine (agriculture, industrie, distribution, restauration), lutter contre la pollution de l’eau liée aux pratiques agricoles intensives, soigner les maladies engendrées par des produits trop gras, trop sucrés et trop salés, dont l’industrie et la grande distribution font l’ardente promotion. En 2021, pas moins de 19 milliards d’euros ont été dépensés par la collectivité pour atténuer ces impacts sanitaires, sociaux et écologiques.
S’y rajoutent de nombreux soutiens publics à tous les acteurs français des chaînes alimentaires pour un total de 48 milliards d’euros d’argent public en 2021, dont seulement 30% bénéficient au maillon agricole. Aides à la production, exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires, avantages fiscaux... : ces dépenses sont
devenues indispensables pour la rentabilité des acteurs privés du système alimentaire. Ces derniers génèrent désormais des bénéfices inférieurs aux soutiens publics qu’ils reçoivent, y compris voire surtout les plus grands groupes.
Au total, cela représente donc au bas mot 67 milliards d’euros de dépenses publiques allouées au système alimentaire.
En raison des fonctions essentielles qu’il joue, il est normal que notre système alimentaire bénéficie d’un soutien public pour assurer la pérennité et la qualité de son fonctionnement. D’autant que ce n’est pas le seul secteur économique fortement aidé par la dépense publique, comme en témoigne le nouveau rapport du Gouvernement présenté en annexe du projet de budget 2027, en réponse à la Commission d’enquête du Sénat de 2025. Mais, comme pour les autres secteurs d’activités, ce soutien apparait aujourd’hui distribué à l’aveugle, sans réel pilotage.
Pour la plupart, les aides sont ainsi versées sans condition et un examen approfondi révèle qu’elles bénéficient surtout aux acteurs dont les modèles produisent les dégâts que nous devons réparer ensuite.
Pour sortir de ce cercle vicieux, il apparait indispensable de documenter et comprendre les verrous qui le maintiennent en place : Qu'y a-t-il derrière le prix de notre alimentation ? Qui en tire les bénéfices ? Qui en subit les conséquences ? Au final, quel est le coût réel de notre alimentation et qui le paie ? Ce travail de chiffrage n’en est qu’à son début. Et c’est pour répondre à ces questions cruciales que l’Institut Veblen et le BASIC se sont associés pour lancer début 2027 « Ce qu’il en coûte », l’observatoire des coûts sociétaux de l’alimentation pour mettre à jour et approfondir ces travaux afin d’alimenter le débat public sur le modèle agricole et agro industriel que nous voulons collectivement promouvoir.
Tant que nous ne verrons pas l’addition complète, nous ne pourrons pas exercer notre capacité collective de pilotage du système alimentaire et sortir de l’impuissance face aux dégradations et aux chocs que nous subissons.