René Passet : penser l’économie à l’aune du vivant
Quand René Passet (1926-2025) faisait retour sur son œuvre, il en soulignait la cohérence et la continuité, la présentant comme un projet qui s’est déployé en « trois volets » que constituent L’économique et le vivant (1979), L’illusion néo-libérale (2000) et Les Grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire (2010). Ce projet est esquissé, dès janvier 1971, dans un article publié dans Le Monde, dans lequel Passet dénonce une science économique « tronquée », aveugle aux enjeux de reproduction des sociétés humaines et de la biosphère.
Cet esprit critique a commencé à s’aiguiser dès ses premiers travaux d’économiste du développement, menés au cours des années 1960, dans lesquels Passet propose une lecture particulière de la dynamique de développement des sociétés humaines. Au cours de leur histoire, celles-ci connaissent des mutations quant à leurs relations à l’avoir et à l’être : caractérisée, au départ, par une « zone de survie », où les individus se focalisent sur les consommations indispensables à l’existence, la dynamique de développement passe ensuite par une « zone de confort », caractérisée par des dépenses de biens d’équipement, avant que les économies les plus développées connaissent une « zone de l’être », avec la recherche de satisfaction de besoins moins matériels (santé, éducation, loisir) - autant de périodes, selon Passet, que l’on peut relier à des théories économiques particulières : théorie classique pour la « zone de survie » ; théorie keynésienne pour la « zone de confort » ; nouvelle théorie, à laquelle va s’atteler Passet, pour la « zone de l’être ».
Un tournant majeur dans sa trajectoire intellectuelle naît de sa participation au Groupe des Dix (1968-1976), constitué de scientifiques et de politiques, qui s’est donné pour objectif initial de nourrir la réflexion politique de la « deuxième gauche » grâce aux connaissances scientifiques et techniques les plus récentes, notamment celles issues de la biologie et des sciences de l’information. Le dialogue noué avec les éminents spécialistes de cybernétique, de sciences de la vie, de médecine, de sociologie ou d’anthropologie, présents au sein du Groupe des Dix, joue le rôle, aux dires de Passet, de « nouvelle université ». Ce qui figurait jusqu’à lors à la périphérie de ses réflexions va occuper désormais le centre de ses préoccupations. Il propose ainsi un cadre d’analyse original, la bioéconomie, au sens d’une économie ouverte sur la logique du vivant.
Concrètement, il s’agit de penser les conditions d’insertion de l’activité économique dans les activités sociales, elles-mêmes devant s’insérer dans un système englobant qui est celui de la Biosphère – une perspective que l’on désignera, à partir des années 1990, de soutenabilité forte.
L’Economique et le vivant (1979) apparaît ainsi comme un ouvrage pionnier de l’économie écologique.
Passet part en retraite en 1995. Sa trajectoire prend alors un nouveau cours, puisqu’il réinvestit plus fortement le monde des militants qu’il a connu au cours de ses jeunes années. Il participe ainsi, en 1998, à la création et à l’animation de l’Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (ATTAC), dont il est le premier président du conseil scientifique. Dans L'illusion néo-libérale (2000), après avoir dénoncé la financiarisation du capitalisme et les politiques de démantèlement des services publics et de dérégulation menées dans de nombreux secteurs, Passet interpelle les citoyens et les décideurs : entre néolibéralisme et développement durable, il faut choisir ! Et celui-ci de prôner un capitalisme régulé, comme il l'a été pendant les « trente glorieuses », pour prendre en compte l'ensemble des dimensions des questions sociales et environnementales contemporaines : réduction du temps de travail, défense et extension des systèmes de sécurité sociale, proposition d'un revenu minimum garanti, lutte contre la spéculation financière, instauration et respect de normes de reproduction du milieu naturel... Autant de mesures et de politiques qui visent à ce qu'advienne la promesse d'un véritable progrès partagé par tous.
L’imposant volume que constitue Les Grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, qui a reçu le prix du livre d’économie 2010, peut être vu comme une synthèse des idées de Passet. Influencés par un certain nombre de grands paradigmes techniques, les grands systèmes de pensée marquent de leur empreinte l’évolution de la pensée économique à travers le temps. Ouverte sur la complexité du monde, nourrie d’approches multi et transdisciplinaires, s’inscrivant dans une perspective de soutenabilité forte, la bioéconomie doit être, plus que jamais, la pensée économique de notre temps présent. Et à rebours de celles et ceux qui professent que ce sont les « lois » économiques qui commandent et que « there is no alternative », Passet nous rappelle magistralement que l’histoire reste ouverte.
Vous pouvez revoir les interventions de René Passet aux Jéco 2009 sur les conférences :