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Réarmer l’Europe : transformer une exigence stratégique en projet économique

La guerre en Ukraine, les attaques hybrides sur leur sol et leurs approvisionnements – le tout dans un contexte d’affaiblissement de la garantie de sécurité américaine - poussent les Etats européens à augmenter durablement leur effort de défense. Les dépenses militaires des pays de l’Union, tombées à 1,3 % du PIB en 2015, soit un niveau historiquement très bas, atteignent aujourd’hui les 2 % en 2025 et visent une cible de 3,5 % à l’horizon 2035. L’Europe engage ainsi un effort comparable, par son ampleur, à celui qu’elle avait réalisé au cours de la guerre froide.

Le retour du « keynésianisme militaire »

Le réarmement constitue un défi stratégique, mais aussi économique. Tout l’enjeu est de convertir un effort budgétaire important en capacités militaires, industrielles et technologiques – ce qui pose d’emblée des enjeux de coûts, d’innovation et de souveraineté.  

Les Américains et les Européens n’ont pas la même vision de l’articulation entre l’échelle européenne et l’échelle transatlantique. Outre-Atlantique, les Etats-Unis se posent, au nom de l’interopérabilité, en vendeur d’armes de référence, tout en peinant à produire dans des délais raisonnables les systèmes d’armes demandés à la fois par leurs propres forces et leurs alliés historiques. De ce côté-ci de l’Atlantique, la France entend promouvoir une autonomie stratégique européenne, tandis que d’autres pays, dont l’Allemagne, se positionnent d’abord en sous-traitant de référence de l’industrie américaine ou en producteur sous licence US – des options pourvoyeuses à court terme d’investissements et d’emplois, à défaut de garantir la souveraineté de long terme.

Au-delà de ces différences d’approches, destinées sans doute à perdurer, tous les Etats européens entendent profiter industriellement du réarmement, à l’heure où leurs industries civiles « souffrent » : c’est une version moderne du « keynésianisme militaire ». L’enjeu principal est de savoir si le poids des intérêts industriels pousse au « chacun pour soi » ou si des espaces de coopération se développent pour lancer de grands programmes technologiques et tirer parti des économies d’échelle potentielles.

Une fragmentation délétère du pilier européen de l’OTAN

Le constat dressé par les rapports Draghi (2024) et Letta (2024) est sans appel : l’Europe dispose d’industries de défense nationales performantes, mais son marché demeure profondément fragmenté. Les Européens coopèrent peu entre eux et commercent peu entre eux.

Les Européens disposent au total de budgets de défense trois fois inférieurs à celui des Etats-Unis. Ils alignent pourtant trois à cinq fois plus de systèmes d’armes majeurs que les États-Unis. Ces deux ordres de grandeur mis bout à bout témoignent de la perte d’échelle et du coût de la fragmentation.

L’intérêt collectif est de sortir d’une juxtaposition de marchés nationaux trop étroits. Le réarmement peut devenir un puissant stimulant industriel si l’augmentation des budgets nationaux s'accompagne d’achats communs et d’un effort conjoint de R&D. L’intérêt collectif n’est pas non plus de supprimer toute concurrence. Celle-ci reste indispensable pour contenir les coûts, mais aussi pour éviter le verrouillage technologique : il n’est pas bon en effet de mettre « tous ses œufs dans le même panier » dans un monde où l’innovation ouvre de nombreuses possibilités. La France a longtemps rêvé d’un monopole franco-allemand sur la production de défense européenne, mais ce rêve s’éloigne avec l’arrêt de quelques coopérations majeures. Il est parfaitement possible d’envisager une Europe de la défense forte assumant la mise en concurrence d’un pôle français et d’un pôle allemand – sans exclure sur des enjeux d’avenir des coopérations bilatérales et des programmes multilatéraux.

La dépense militaire catalyseur d’innovation

Une politique de défense moderne ne consiste plus seulement à produire davantage de systèmes d’armes sophistiqués, permettant de prendre l’ascendant, mais coûteux et longs à produire et remplacer. La technologie reste plus que jamais un déterminant essentiel des rapports de force, à condition qu’elle permette d’allier masse et précision. La supériorité militaire se joue de plus en plus dans l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, le quantique, l’espace, les capteurs ou la guerre électronique.

Dans ce contexte, la dépense militaire ne doit pas seulement être vue comme un mode de financement des armées, mais aussi comme un catalyseur d’innovation, à travers un effort supplémentaire de R&D, l’incorporation de technologies nées dans le monde commercial et l’ouverture de la base industrielle de défense à de nouveaux acteurs. Des premiers signes encourageants apparaissent dans le paysage européen, avec notamment l’émergence de « licornes » de défense telles que Hesling, Quantum Systems, Tekever, Stark ou Harmattan AI.

Les défis de la fragmentation et de l’innovation se rejoignent. Il existe une opportunité historique pour lancer de grands programmes d’innovation dans les domaines où l’Europe est faible, les coûts d’investissement élevés et les bénéfices collectifs. C’est le cas notamment des domaines de l’espace ou de la défense aérienne.

Le réarmement ne produit spontanément ni croissance, ni souveraineté. Mais correctement organisé et coordonné à l’échelle européenne, il peut devenir l’un des grands projets européens de relance technologique et industrielle des prochaines décennies, comme le soulignent les notes du Conseil d’analyse économique (Auriol & alii, 2026) et du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (Claeys et alii, 2025).

Bibliographie

  1. Auriol, E., Jean, S. et Quinet, A. (2026). « Réarmer l’Europe : relever le défi de l’intégration économique et de l’innovation ». Les Notes du Conseil d’analyse économique, n° 88, mars, p. 1–12.
  2. Claeys, G., Moura, S., Trinh, J. et Quennesson, L. (2025). « Comment financer le réarmement et nos autres priorités d’ici à 2030 ? ». Note flash, n° 2,  Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan.
  3. Draghi, M. (2024). The Future of European Competitiveness. Rapport remis à la Commission européenne, septembre, parties A et B.
  4. Letta, E. (2024). Much More Than a Market: Speed, Security, Solidarity – Empowering the Single Market to Deliver a Sustainable Future and Prosperity for All EU Citizens.