Débattre pour décider
A l’élection présidentielle de 2022, les sujets de politiques économiques et sociales ont été largement occultés par le début du conflit en Ukraine. Les élections législatives qui ont immédiatement suivi l’élection présidentielle ne se prêtaient guère à débats. Et la campagne pour celles de 2024, consécutives à la dissolution, a été trop rapide pour donner lieu à des discussions approfondies sur la plupart des politiques publiques. C’est un problème pour la vivacité de la démocratie, c’en est aussi un pour la légitimité de l’action des pouvoirs exécutif et législatif en l’absence de mandat clair donné par les électeurs.
Si l’actualité internationale le permet, les élections de 2027 devront donc permettre d’éclairer des choix fondamentaux, tels qu’ils n’ont pas été abordés au fond depuis dix ans.
Il s’agit d’abord de notre positionnement dans l’Union européenne. Les bénéfices que nous tirons de la monnaie unique, à commencer par ceux – trop méconnus – de tirer parti du crédit de pays aux finances mieux tenus, ne justifieraient-ils pas que nous soyons moins désinvoltes vis-à-vis de ses règles ? Mais, même pour ceux qui se méfient de l’Europe, l’arithmétique têtue des finances publiques impose un ajustement budgétaire d’une ampleur sans précédent dans notre pays. Chiffré il y a quelques semaines à 125 Md€, il doit aujourd’hui se rapprocher des 140, voire 150 milliards, ne serait-ce que pour enrayer la progression de la dette.
Cela sera la contrainte majeure, du premier au dernier jour de la prochaine mandature.
En 2017, beaucoup d’économistes pensaient que des réformes des retraites et du marché du travail pouvaient à elles seules, par leur effet favorable au potentiel de croissance, restaurer la soutenabilité des finances publiques. Par excès d’optimisme ou par malchance, cela n’a pas été le cas. Et, déficit et dette ayant poursuivi leur hausse, cette option n’est plus de mise. Il faut donc cesser de rêver à des baisses de prélèvements, réfléchir sérieusement aux hausses qui sont compatibles avec une concurrence fiscale entre pays toujours aussi vive ; il faut, surtout, tourner le regard vers les pays voisins, réaliser que notre spécificité dépensière porte principalement sur les retraites et les dépenses d’assurance maladie : il faut parler des unes et aussi des autres.
Il ne s’agit pas pour autant de négliger les problématiques de croissance et la préparation de l’avenir. On se rappelle régulièrement les mots de Paul Krugman : à long terme, la productivité c’est presque tout. Or, les gains de productivité n’ont cessé de s’amenuiser. Cela devrait nous alerter, tout comme devraient nous alerter nos performances désastreuses en matière d’éducation (baisse du niveau, grand déterminisme social, record d’indiscipline dans les classes ressentie par les élèves comme les professeurs, insécurité dans les parties communes), notre recul en matière de R&D et d’innovation, les délais rencontrés par tant de projets d’investissements et d’infrastructures, les difficultés à voir les efforts et qualifications récompensés en termes de salaires et de revenus.
Bien sûr, les éternels sujets polémiques, immigration et fiscalité des plus riches, seront sur le devant de la scène, mais le logement et la solitude ne méritent-ils pas aussi un peu d’attention ?
Enfin, une campagne électorale doit aussi renvoyer à nos préférences collectives, parfois contradictoires. Nous sommes avides d’interventions publiques, demandons à l’Etat de nous protéger, avons érigé la précaution en principe constitutionnel, au nom de préoccupations environnementales très légitimes. Mais dans le même temps, nous n’avons renoncé en rien à nos ambitions en termes de revenus. Ces injonctions peuvent être paradoxales, et on ne compte plus les normes qu’on impose pour ensuite y déroger. On peut mieux faire, assurément, en assumant ces contradictions, en les documentant et en améliorant la fabrique de la décision pour trouver de meilleurs arbitrages.