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Où va l’épargne ? Repenser le pouvoir du capital collectif

Lorsqu’un individu dépose son argent dans une banque, souscrit un contrat d’assurance-vie ou cotise à un fonds de pension, son épargne cesse d’être gérée isolément. Elle rejoint celle de millions d’autres épargnants et est investie en commun. C’est là un principe essentiel du capitalisme : la propriété du capital financier reste individuelle, mais sa transformation en investissement productif passe par un processus collectif. Karl Marx, dans une formule provocatrice restée célèbre, ironisait déjà sur le fait que le capitalisme était fondé sur une forme de collectivisation : la société par actions était, selon lui, la « transformation du capital privé en capital social, […] c’est-à-dire la suppression du capital en tant que propriété privée dans le cadre de la production capitaliste ».  La propriété n’est en fait pas partagée, mais la gestion du capital financier, c’est-à-dire de l’épargne, est bien collectivisée, par des institutions privées ou publiques. Qui décide alors de où va l’épargne ?

Puisque chacun peut posséder des actions ou de la dette grâce à son épargne, et même si le capital financier reste très inégalement réparti, il existe un capital collectif potentiellement susceptible de porter la voix du plus grand nombre. Même les petits épargnants pourraient potentiellement faire valoir le pouvoir de leur capital, en partant du principe que chaque voix compte et que l’union fait la force : « Le capital, c’est nous ! » Cet idéal, maintes fois reformulé au cours de l’histoire par différentes traditions politiques, s’est pourtant constamment heurté à la réalité du fonctionnement des systèmes financiers, qui ne constituent pas des formes de démocratie directe.

Les sommes en jeu sont gigantesques. L’épargne financière des ménages représente aujourd’hui entre 6 000 et 7 000 milliards d’euros en France, et environ 40 000 milliards dans l’Union européenne, soit plus de deux fois le PIB. Au niveau mondial, elle atteint près de 270 000 milliards d’euros. En France, environ un tiers de ce patrimoine est composé de dépôts bancaires, et un autre tiers de contrats d’assurance-vie. Dans les deux cas, cette épargne est réinvestie par les intermédiaires financiers dans des prêts aux entreprises ou dans de la dette publique.

Comment expliquer alors que, dans des sociétés où l’épargne n’a jamais été aussi abondante, nous ayons constamment le sentiment de manquer d’argent pour investir ? À l’heure où les besoins apparaissent criants pour financer la transition écologique, l’innovation technologique et les services publics, de telles sommes posent nécessairement la question de la bonne allocation des ressources.

Il serait toutefois illusoire de penser que l’épargne pourrait être facilement mobilisée, orientée ou dotée d’un pouvoir politique, soit par les seuls mécanismes du marché, soit par une mobilisation politique spontanée des épargnants. La recherche du rendement financier ne garantit ni la sécurité de l’épargne ni son affectation aux activités les plus productives et bénéfiques à l’ensemble de la société. Mais la démocratie ne garantit pas non plus que les représentantes et représentants du peuple s’accordent sur les buts des investissements et sachent comment rendre l’épargne sûre et productive. Historiquement, les principales transformations dans la manière dont le capital est investi n’ont pas résulté d’une mobilisation collective ou d’une forme de démocratie directe, mais des innovations des intermédiaires financiers privés, de la régulation financière et, plus largement, du rôle joué par l’État.

Plutôt que d’espérer une mobilisation spontanée du capital collectif, il faut donc s’intéresser aux institutions privées comme publiques qui organisent la délégation de son pouvoir.

Le capital collectif n’agit jamais directement : il agit à travers les institutions qui le collectent, le gèrent, l’orientent et le rendent productif.

L’organisation de l’épargne est le produit et le reflet de nos choix collectifs, implicites ou explicites. C’est un enjeu démocratique, traversé de contradictions et de conflits qu’il nous appartient de rendre visibles et de débattre